« La nature réalise toujours le meilleur »

                                                                 Aristote

On pourrait penser que l’écologie date d’hier, tant les enjeux actuels sont cruciaux… En réalité l’homme, et notamment les philosophes et les poètes, ont eu un rapport étroit avec la nature depuis l’aube de l’humanité.

Si la notion d’écologie remonte déjà à assez loin dans l’histoire, nous verrons que les liens qu’entretenaient les hommes avec le monde étaient bien différents d’aujourd’hui dès l’Antiquité, faite de divin, de grand-tout et de cosmos

Petit tour d’horizon de ce que l’homme a dit et fait de la nature, des origines à nos jours.

L’école d’Athènes par Raphaël.

De l’Antiquité à Descartes.

Si, selon Jean-Jacques Hubelin, paléoanthropologue, « les émissions de gaz à effet de serre ont sans doute commencé dès les débuts de l’agriculture » c’est-à-dire à partir de la Préhistoire. La sédentarité transforme le destin des homos sapiens. Capables de gouverner la nature, ils s’en détachent progressivement.

C’est réellement dès l’Antiquité gréco-romaine que se fonde une réelle pensée, chez des philosophes comme Platon ou Aristote, de la nature.

Platon déplorait déjà, dès le IVè av. J-C, qu’autour d’Athènes on détruit la nature. Chez les Romains, pas mieux : on voit se développer des déforestations, ainsi que des dégâts causés par l’industrie des mines. Il faudra réellement attendre Thalès (VIè siècle avant J-C) pour que se forme une première pensée de la nature, avec son « enquête sur la nature ».

Quant à Aristote, élève de Platon, il considèrera, pour le dire vite, que la « nature est bien faite », qu’elle est une harmonie parfaite et éternelle comme le monde, et qu’il faut donc la vénérer. Notons par ailleurs, ce qui n’est pas négligeable, que, pour les Grecs, la nature a trait au divin, au sacré, et qu’elle est ainsi « inviolable ». Pour Aristote, tout ce qui est vivant est sacré, et l’être humain fait partie d’un Tout.

Les premiers penseurs défendaient une vision portée sur l’univers, seul garant des lois claires, capables de guider l’existence des hommes. Ce regard cosmocentrique s’apparenterait à l’écologie d’aujourd’hui.

Au Moyen-Age, Thomas d’Aquin, disciple d’Aristote, dira dans sa Somme théologique que « les êtres qui n’ont que la vie, comme les plantes, existent, tous pris ensemble, en vue des animaux ; et les animaux eux-mêmes sont ordonnés à l’homme ». C’est l’un des seuls chrétiens à faire converger la philosophie antique avec la théologie, mêlant ainsi la conviction avec la raison.

En somme, il est possible d’accéder à une certaine connaissance de Dieu en observant le vivant comme un parent.

Un nombrilisme divin.

La bascule s’opère avec l’expansion du christianisme sous l’empire Romain.

Lynn Townsend White Jr., médiéviste et théologien américain, fait remarquer dans son ouvrage Les Racines historiques de notre crise écologique, ces mots de l’Ancien Testament des chrétiens, comme « Remplissez la terre et soumettez-la ! (Genèse) ; en outre, pour Saint-Augustin, il y a une supériorité de Dieu et de ses fils, les hommes, qu’il a créés à son image, sur les animaux, qui ne sont pour lui que matière, donc inférieure à l’âme.

On voit naître le triomphe de l’anthropcentrisme, cette supériorité de l’homme sur la nature, qui se concrétisera à la Renaissance avec l’humanisme.

Cette supériorité arrive à son acmé avec Descartes, au XVIIè. siècle, où il énonce, dans son Discours de la méthode, que « les hommes doivent se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Beaucoup d’écologistes postérieurs dénonceront Descartes comme le grand responsable de tous nos maux contemporains concernant la planète. Toutefois, il faut nuancer. Pour lui, comme pour les Grecs dans le rapport entre la nature et le divin, il s’agit plus pour l’homme d’étudier la nature afin de mieux se connaître. 

La réplique des poètes : défense et illustration de la nature.

C’est Rousseau qui, le premier, au Siècle des Lumières, prônera un retour en force du respect de la nature, dû à ses divers séjours en des terres bucoliques, laquelle est pour lui une totale harmonie entre le paysage intérieur – celui de l’âme – et le monde extérieur. Pour lui, comme il tient à la démontrer dans ses Rêveries d’un promeneur solitaire, l’homme est bien plus en paix et en harmonie avec lui-même et le monde qui l’entoure à l’état sauvage.

Il préfigure ainsi les Romantiques, tels Chateaubriand et Schelling, ou encore Thoreau, que l’on peut considérer comme l’un des premiers écologistes en action, au XIXè. Siècle, ayant décidé de vivre en autarcie dans une cabane dans la forêt, vivant de ses cultures, auto-suffisant, afin de ne pas se soumettre au monde moderne avec l’avènement de la société industrielle et de la société de consommation.

L’homme fabriquant.

Les avancées scientifiques éloigneront un peu plus l’homme du XX siècle de la spiritualité et des convictions magiques.

Emancipé du monde, l’homme s’engouffre dans une époque sournoisement délétère. Alors que les premières sociétés industrielles du XIX siècle se sont confrontées à l’épuisement des sols, un certain Karl Marx critique l’usage de la nature par la société capitaliste qui modifie la nature même.

Néanmoins pour le philosophe-historien, l’homme se détermine par le travail, « condition naturelle et éternelle de la vie des hommes », s’opposant radicalement à la vision antique (l’homme vit pour penser). Ici, la nature demeure « une force gratuite offerte au capital ». Impossible alors de renoncer à la modernité, car l’homme en est l’essence.

À la sortie de la seconde guerre mondiale, la philosophe Hannah Arendt met en exergue cette condition humaine « hors-sol » avec sa théorie de la banalité du mal.

« Le monde n’a rien vu de sacré dans la nudité abstraite d’un être humain ».

La perte du sens de l’action et le refus de penser résident dans l’immense chaine de processus mécaniques humains, orchestrée par une domination de l’homme par l’homme.

Les hommes ayant perdu le rapport au monde commun, ils n’ont plus de responsabilité vis-à-vis de lui et d’eux mêmes. Bref, la science ayant évacué toute notion de sacré, l’homme se retrouve (à nouveau) dans une caverne.

Les prémisses d’un sursaut.

La « domestication des atomes » mène l’homme au paroxysme de son pouvoir. Capable de faire pleuvoir le chaos (Hiroshima), l’homme se fait aussi rattraper par les forces de la nature (Fukusima). L’être humain se rend compte qu’il détruit sa propre maison, cette oïkos chère aux Grecs et donc à l’écologie, et surviendront les évènements que l’on connaît.

Dans les années 50 naît donc l’écologie politique, dont l’un des chefs de file est le penseur de gauche André Gorz, qui voyait en la destructivité de la planète des effets du capitalisme, de la surpopulation et de la société de consommation, ce que les écologistes pensent toujours à juste titre.

Terminons néanmoins sur ces mots optimistes du paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, qui peuvent nous redonner l’espoir d’un sursaut dans l’harmonie entre l’homme et la nature : « Les hommes s’en sortiront, comme ils l’ont toujours fait, grâce à leur ingéniosité et leur capacité à innover. Et aussi grâce à une grande capacité de coopération ». Et, last but not least, « il existe chez l’homme un niveau d’altruisme qui dépasse largement celui des autres espèces ».

                                                                                                                Nicolas Relvas

Source : « Le Point Références », L’Homme et la nature. Les textes fondamentaux.